Lorsque Valdas Papievis – celui que Le Monde qualifie d’un des plus grands écrivains lituaniens – écrit sur la Provence, il n’est plus question de son origine. Derrière l’écriture s’efface celui qui tient la plume, il ne reste que la magie des rencontres et une “description du paysage déchirante”, une relation intime à la nature née d’une rupture avec une femme qui aurait pu être banale. Le héros fuit Paris, avec le désir de disparaître de ce monde. Valdas Papievis, homme à la sensibilité à fleur de peau et à l’écriture hypnotique nous offre « Un morceau de ciel sur terre »…

VALDAS PAPIEVIS : « Que savons-nous les uns des autres ? Si nous ne savons rien sur nous-mêmes. »

Né en Lituanie en 1962, Valdas Papievis reste dans son pays natal encore cinq ans après la déclaration de l’indépendance. Deux ans plus tard, en 1992, il part en France, puis s’installe définitivement à Paris en 1995. Depuis lors, c’est là qu’il vit, qu’il travaille et qu’il écrit. Factuellement, Valdas Papievis fait parti des écrivains émigrés. Installé en France, il écrit en lituanien, publie ses livres en Lituanie, où il reçoit plusieurs prix littéraires. Son roman « Eiti », littéralement « Marcher », traduit en français par « Un morceau de ciel sur terre », a reçu le Prix du livre le plus créatif en 2011 et le Prix du meilleur roman lituanien de l’année. L’auteur lui-même a reçu le Prix de la culture et de l’art de la République de Lituanie pour l’ensemble de son œuvre en 2016.

Valas Papievis (chez Borealia 12/06/2021

Valas Papievis (chez Borealia 12/06/2021

« Eiti » (2010) en Lituanie, fait en quelques sorte suite à un autre roman paru en 2003 « Vienos vasaros emigrantai » (littéralement « Émigrants d’un été »), , où l’auteur jouait entre la bipolarité des lieux (Paris et Vilnius) et du temps (passé et présent) : « À vrai dire, je n’aurais jamais pensé que je serais capable de m’habituer à un endroit étranger. Je fais des allers-retours entre Paris et Vilnius, entre la France et la Lituanie. Dès que j’arrive à Paris, je commence à manquer Vilnius ; et quand je suis à Vilnius, Paris me manque. » Cette opposition de pays mise à l’écart, le héros de « Eiti » continue de s’interroger sur sa condition humaine dans un livre plus universel, dont la grille de lecture s’élargit autour de cette réflexion : « Finalement, que savons-nous les uns des autres ? Si nous ne savons rien sur nous-mêmes. » (Extrait du livre)

« Ta vraie maison – c’est marcher. Marcher et marcher. Marcher sans fin. »

Lenteur, musicalité de la langue. Beaucoup d’écrivains lituaniens écrivent sur l’histoire de la Lituanie et questionnent l’héritage de la Seconde Guerre mondiale. Valdas Papiévis, lui, est un écrivain singulier, très aérien, plus métaphysique. Certes, à l’instar des personnes immigrées dont l’identité est multiculturelle, l’écrivain plaçait dans son premier ouvrage un questionnement sur son chemin de vie : « Qui suis-je ? Quelle doivent être mes relations avec mon identité natale et l’endroit où je me suis installé ? ». Dans « Un morceau de ciel sur terre », le départ du héros en Provence lui fait oublier la grand ville et le pousse à se confronter aux éléments et à la beauté du paysage. Ce sont justement ces derniers qui lui redonneront la force de se retrouver du côté des vivants.

Ainsi, c’est la solitude et la quête métaphysique que celle-ci fait naître qui révèlent au héros de l’histoire cet espace où il se sent enfin intouchable, en sécurité. Cet espace, ce n’est pas un lieu, c’est le mouvement, la marche, un espace à la fois géographique et temporel où il plonge dans les profondeurs de lui-même et prend ses distances avec ses émotions pour se reconstruire.

« Marcher, c’est ma maison. C’est plus vrai qu’une maison avec des fondations, un toit et des murs. Une maison qui possède des fondations un trois et des murs, est suspecte. Qu’il te faille t’arrêter, t’installer et tu perdras ta maison. Tu peux être dans une maison, mais tu ne peux pas t’y installer. C’est un abri provisoire, ta vraie maison – c’est marcher. Marcher et marcher. Marcher sans fin. Personne n’empiètera sur cette maison, personne ne la détruira, personne ne la brûlera. À l’intérieur, tu es hors d’atteinte. À l’intérieur, tu es comme un oiseau posé sur la ligne d’horizon – tu t’éloignes à mesure que le viseur se rapproche. » (Extrait du livre)

« Je ne fais que ramasser les miettes de ce que la nature nous donne. »

Couverture de

Couverture de “Un morceau de ciel sur terre”

Par rapport au monde extérieur, l’auteur et son héros prennent leurs distances et, à travers un voyage en Provence, effectuent un voyage intérieur. La solitude devient romantique, les émotions envahissent l’espace de l’écriture et la conscience d’exister prend forme au fil des mots. Au point que les personnages rencontrés au fil des pages semblent n’être que de passage. Car le vrai personnage, c’est la nature. C’est elle qui nous aide à prendre conscience des choses essentielles. Le front plissé, le regard doux et profond, l’auteur précise : « Nous commençons à nous rendre compte que les choses essentielles de notre vie dépendent de la nature… La nature n’est pas rancunière. Elle est généreuse. La beauté d’une femme ou d’un homme est toujours un don de la nature. La transcription de mes contemplations de la nature ne sera jamais supérieure en beauté à celle du paysage. Je ne fais que ramasser les miettes de ce que la nature nous donne. » Pour Emmanuelle Vialas Moysan, son éditrice, le titre de l’ouvrage en français a fait l’objet d’une longue réflexion : « ‘Une marche’ était trop connoté ; ‘Une si longue marche’ était déjà pris. Nous avons fait le choix de prendre un extrait du texte, qui reflétait davantage le côté poétique du texte et cette métaphysique du lien avec les éléments eau, terre, ciel. »

« Non seulement l’écriture est une errance, mais toute ma vie est une errance. »

À nous qui avons aussi pu être confrontés, à certains moments de nos vies, au déracinement ; à nous qui avons pu connaître l’exil, l’étrangeté ou simplement l’envie de changer quelque chose à notre vie, Valdas Papievis apporte un nouveau regard sur nous-même, qui que nous soyons. Très calme Valdas Papievis se met à nu : « À l’époque, j’avais très envie d’écrire, mais je n’y arrivais pas. Un amie peintre m’a dit : “Quand je j’arrive pas à peindre, je prends mon carnet de croquis et je dessine tout ce que je vois autour de moi”. J’ai décidé de faire pareil. »

Questionné sur ses thèmes de prédilection et sur ses projets, Valdas Papievis répond dans un français parfait : « Je n’ai pas de permis de conduire. Je ne conduis pas ma vie. Je ne conduis pas mon écriture. L’écriture elle-même est une errance. ». Et pourtant, « dès les premières lignes, je sais où je suis dans la littérature », souffle son éditrice dans un élan du cœur. Touchée, elle l’a été, par l’harmonie parfaite de ce texte avec ce qui définit la maison d’édition le Soupirail : « J’ai retrouvé la force de l’écriture de Valdas Papievis, une mouvance, une vision et, entre l’intérieur et l’extérieur, une respiration, toute la beauté que l’écriture littéraire contemporaine insuffle au monde. ». Les livres de Valdas Papievis sont aujourd’hui traduits dans de nombreuses langues. En français, c’est aux éditions du Soupirail que le lecteur devra de le lire pour la première fois, dans un texte qui coule, plein de lumière.

Librement rédigé par par Emilie Maj
d’après les réponses recueillies de Valdas Papievis
aux questions de son éditrice Emmanuelle Vialas Moysan (Éd. du Soupirail)
en présence de Austé Zdančiūtė , attachée culturelle de l’Ambassade de Lituanie en France
lors de la rencontre avec l’écrivain samedi 12 juin 2021 chez Borealia

 

“Valdas Papievis et son éditrice Emmanuelle Vialas Moysan (Éd. du Soupirail). Le 12 septembre 2021 à la librairie Nordique Borealia”

 

“Valdas Papievis et son éditrice Emmanuelle Vialas Moysan (Éd. du Soupirail). Le 12 septembre 2021 à la librairie Nordique Borealia”

 

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